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Islam et Angola : un sujet révélateur

30 novembre 2013

En plein colloque islamo-chrétien, la nouvelle tombait le week-end dernier sur le flux du téléphone de mon voisin : « L’Angola interdit l’islam et ordonne la destruction des mosquées ! »
Sentiment de réprobation immédiat de ma part, souci d’en savoir plus qui ne m’aura pas lâché de la semaine…
Vient désormais le moment de la réflexion, loin des emballements médiatiques.

L’un des aspects de cette histoire est en effet la façon dont les médias ont répandu la nouvelle – certains ont depuis tenté de l’analyser, avant de conclure : « On se calme ! L’Angola n’interdit pas l’Islam ». On retrouve en effet tous les ingrédients habituels de la fausse rumeur : remarque mal traduite à partir du portugais, amplification du sujet par des gros titres accrocheurs, reprise de l’information par des personnes ne se souciant pas de retrouver la source primaire, illustration par des photos de destructions de mosquées n’ayant jamais été prises en Angola, réactions « à chaud »… Sans parler du manque de clarté des instances angolaises.

Mais n’est-ce pas aller un peu vite en besogne que de classer l’affaire après avoir constaté ces dérives ?

En catholique, je ne peux me contenter d’en rester là. Tout simplement parce que l’Angola, pays auquel je ne connais rien, est un pays majoritairement chrétien, avec une forte présence catholique – ce fut l’une des destinations choisies par Benoît XVI lors de ses voyages apostoliques. Et que je ne cesse d’entendre des gens critiquer le « silence assourdissant des musulmans sur les atteintes à la liberté religieuse en pays musulman » : s’il semble si naturel pour certains de demander des comptes à un musulman français au sujet de l’Arabie Saoudite ou du Pakistan alors qu’il n’y a jamais mis les pieds, alors je dois pouvoir donner des comptes au sujet de l’Angola.

Et puis, il y a aussi la nature de certaines réactions. Il y a certes de quoi rire lorsque l’OCI ose dénoncer « une violation flagrante des droits de l’Homme et des libertés fondamentales telles que définies par la Déclaration universelle des droits de l’Homme et la convention internationale sur les droits civiques et politiques » lorsqu’on sait que cette organisation est à l’origine d’une « Déclaration islamique des droits de l’Homme » qui exclue la liberté de religion… Mais lorsqu’on lit toutes ces réactions islamophobes enthousiastes, c’est la nausée qui prévaut, tant la décision, censée être justifiée par « l’intolérance de l’Autre », est applaudie sans la moindre gêne. Un exemple parmi tous ceux qui peuvent êtres lus sur le web ? « Un seul pays au monde qui interdit l’islam, c’est peu, très peu, mais c’est un début comparé aux nombreux pays musulmans qui persécutent les Chrétiens, leur interdisent de construire des églises et, pire, détruisent à tour de bras les quelques monastères et églises qu’il reste en orient, comme ici en Syrie »

Décidément, les intolérants sont des frères spirituels qui s’ignorent… Nous y reviendrons ; essayons d’abord d’y voir plus clair dans la situation angolaise.

Gardons tout d’abord à l’esprit que ce pays n’est sorti que depuis une dizaine d’année d’une guerre civile qui dura 17 ans et fit 500000 morts. Dans une interview datant de 2011, Mgr Antonio Francisco Jaca, évêque de Caxito, nous donne des clefs pour appréhender la complexité des réalités actuelles : « Le défi est représenté par la magie et par la diffusion des sectes. La magie est un phénomène culturel qui concerne l’ensemble du pays (…) Les sectes en revanche se diffusent rapidement, profitant de la forte mobilité de la population angolaise qui, depuis la fin de la guerre civile, en 2002, s’urbanise en grande partie. Dans les nouveaux quartiers, les Paroisses manquent encore et les sectes lancent là leurs propositions spirituelles (…) En Angola, on compte environ 800 sectes, la majeure partie provenant de la République démocratique du Congo et pour le reste du Brésil. Nous assistons en outre à la croissance de la présence musulmane dans le pays. La religion islamique n’a pas encore été reconnue par l’Etat mais grâce à l’augmentation du nombre d’immigrés provenant d’Afrique occidentale, le nombre de fidèles s’est fortement accru. A côté d’eux, se trouve également des immigrés de foi islamique d’origine libanaise, égyptienne et pakistanaise. Ceci est un défi au plan pastoral, surtout en ce qui concerne les cas de mariages mixtes entre musulmans et femmes angolaises catholiques (…) Il existe de nombreuses communautés étrangères dans le pays. Les chinois sont distribués un peu partout. A leurs côtés, se trouvent d’autres asiatiques comme les vietnamiens. Puis il y a des brésiliens et des portugais mais aussi des français et d’autres européens (…) L’Angola enregistre une forte transformation sociale. La présence de communautés d’immigrés le démontre. Les chinois sont ici pour y rester. Ils ne s’en iront pas une fois achevée la construction des grandes œuvres infrastructurelles de la part des entreprises de leur pays. Nombre sont ceux qui ont ouvert des activités commerciales et s’intègrent à la société angolaise. Il y a ensuite encore environ 40.000 angolais qui ont perdu le statut de réfugié dans les pays limitrophes et rapatrient actuellement. Ces personnes devront être réintégrées au sein de la société angolaise »

Une situation complexe, tournant parfois dangereusement à l’anarchie : « Les Eglises évangéliques connaissent un succès croissant en Angola, offrant réconfort et promesse de prospérité aux laissés pour compte d’un pays en développement où la manne pétrolière ne profite qu’à une minorité (…)  L’Eglise universelle du Royaume de Dieu (…) revendique 400.000 fidèles en Angola et en a rassemblé près de 200.000 dans un stade de Luanda lors d’une veillée de prière le 31 décembre dernier. L’affluence a provoqué une bousculade mortelle, provoquant une vive émotion dans le pays. Pointant de graves négligences dans l’organisation de l’événement, le gouvernement a suspendu le mouvement pendant 60 jours, avec six autres églises pentecôtistes aux pratiques proches du mouvement brésilien. Un autre mouvement évangélique, l’Eglise Notre Seigneur Jésus Christ dans le Monde revendique 800.000 fidèles en Angola, où il est né. Symbole de sa réussite, il a inauguré en août dernier une gigantesque cathédrale, pouvant accueillir près de 20.000 personnes dans un quartier populaire de Luanda »

C’est dans ce contexte que doit être placée la déclaration de la ministre angolaise de la Culture, à l’origine de l’emballement médiatique du week-end dernier : « Toutes les sectes qui figurent dans la liste publiée par le ministère de la Justice dans le Journal d’Angola sont interdites d’exercer leur culte et, par conséquent, elles doivent fermer leurs portes » – une liste de 194 organisations religieuses… dont une, musulmane. Un contexte qui n’est pas sans rappeler, pour certains aspects, la complexité de la situation algérienne.

L’islam, en soi, n’est donc pas interdit – d’ailleurs, le porte-parole des musulmans d’Angola, David Alberto Já, que l’on retrouve interviewé un peu partout, est présenté comme un « catholique converti à l’islam »… ce qui est révélateur d’une liberté de changer de religion dont rêveraient bien des apostats de l’islam dans certains pays de l’OCI !

Cependant, quand bien même cet homme est le témoignage vivant d’une réelle liberté de conscience en Angola, et même si les décisions gouvernementales doivent être comprises en lien avec l’anarchie religieuse que nous évoquions, nous devons tout de même écouter son point de vue, qui pointe de véritables soucis en matière de liberté religieuse pour les musulmans de ce pays. Ainsi ses propos tenus à l’AFP : « Au niveau national, neuf mosquées ont été fermées par le gouvernement ces derniers mois et certaines ont même été détruites, comme dans la province de Moxico au début du mois (…) Nous sommes victimes de persécutions, nous ne pouvons pas pratiquer librement notre religion, ni prier, ni construire de lieux de prière, alors que c’est un droit garanti par la constitution et la loi angolaises »Un journaliste de conclure : « Les autorités expliquent, elles, que ces destructions sont légitimes, les mosquées n’ayant pas sollicité de permis de construire ou d’autres documents administratifs obligatoires. Mais pour beaucoup d’observateurs, elles sont liées à une réticence générale vis-à-vis de l’islam »

Au fond, cette situation angolaise est un révélateur. Même en ne s’en tenant qu’à la question des lieux de culte, elle met en évidence l’incohérence de nombreux pays de l’OCI, qui ont crié au scandale alors que leur intolérance n’est malheureusement plus à démontrer. Incohérence également des catholiques islamophobes qui ont réagi avec enthousiasme face à l’idée d’un pays interdisant « enfin » l’islam, alors que quelques jours plus tard était rendue publique l’exhortation apostolique du pape François qui, parlant entre autre du dialogue avec l’islam, affirme avec clarté la nécessité du respect réciproque : « Nous chrétiens, nous devrions accueillir avec affection et respect les immigrés de l’Islam qui arrivent dans nos pays, de la même manière que nous espérons et nous demandons à être accueillis et respectés dans les pays de tradition islamique »

Le pape François est clair : nous devons d’abord respecter les musulmans. Et non chercher à justifier nos poussées d’intolérance par celle de certains d’entre eux.

Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous,
agissez de même envers eux
(Lc VI, 31)

par Ren’

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6 commentaires leave one →
  1. 30 novembre 2013 7:25

    « les intolérants sont des frères spirituels qui s’ignorent… »: tellement vrai!

    Cela dit je ne pense pas que les musulmans ou les chrétiens aient besoin de justifier ce qui se passe ailleurs. Nous n’avons pas de boule de cristal magique pour comprendre les causes et le contexte particulier, ou encore la culture de ces pays. Et nous ne sommes clairement pas responsable de ce qui s’y passe! J’ai tellement eu souvent la remarque:  » pourquoi tu ne vas pas leur expliquer toi, la réalité de l’Islam à ces dirigeants? ». S’en est presque comique tellement l’idée est absurde et pourtant, on dirait que c’est ce que le monde attend des musulmans…

    Oui les musulmans dénoncent mais cela n’a pas plus d’impact que si un non-musulman dénonce. Et pour tous les pays musulmans qui persécutent des chrétiens, vous trouverez aussi une histoire complexe à l’image de l’Angola. Les humains sont les mêmes partout…

    Cette histoire d’Angola reflète par ailleurs bien la génération actuelle, qui ne possède pas les réflexes de base pour analyser et vérifier une information avant de la propager…

    • 30 novembre 2013 7:34

      Fondamentalement, je ne pense pas non plus qu’un musulman français ait à se justifier « par principe » de ce qui se passe dans un pays dit « musulman » (sauf évidemment si lui même commence à en faire l’apologie, mais c’est un autre sujet…). Mais puisque j’estime qu’un chrétien qui aurait cette exigence devrait d’abord s’appliquer ce principe à lui-même, je devais par conséquent l’appliquer moi-même avant de l’exiger d’un autre chrétien ^^

      Et puis, étant donné que sur mon blog personnel, je me penche de temps en temps sur certains cas difficiles dans ces pays se revendiquant de l’islam, il était de toute façon nécessaire, par simple souci d’équité, de faire de même pour ce pays majoritairement chrétien qu’est l’Angola.

  2. Roque permalink
    30 novembre 2013 10:21

    Il y a quelques mois – de mémoire – il y a eu au Cameroun un décision d’interdiction de toutes les associations et groupements religieux non déclarés. Il y a eu aussi destruction de plusieurs édifices voués au culte construits sans autorisation. Ce sont des mesures contre la pullulation des sectes (et des arnaques qui vont avec).

    C’est tout simple : si des catholiques ou des musulmans sont pris dans la mesure, ils n’ ont – eux-aussi – qu’à se mettre en règle.

  3. Roque permalink
    2 décembre 2013 2:38

    Un autre petit complément entendu ce matin sur RFI. Ces mesures coercitives ont été prises contre les associations non déclarées et les constructions sauvages sans acte de propriété. Un musulman décrit la destruction de sa mosque :  » La police a entouré le bâtiment, le bull-dozer a tout détruit sans aucune explication « . Le responsable des musulmans explique :  » Ce sont les politiques et l’administration, les autres religions n’ont pas reagi. On a écrit au gouvernement, mais il ne répond pas  »
    La journaliste :  » De fait 88 religions ont été reconnues, mais il y un afflux de sectes : plus de 1;000 et le gouvernement ne gère pas du tout la situation. J’ajoute que si les musulmans veulent être  » reconnus  » mosquée par mosquée ce sera plus difficile que de se faire reconnaître en groupe. Les statuts types proposés aux cultes devraient sans doute être modifiés et adaptés aux spécificités de chaque culte … le même problème se pose en France.

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