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Quand un prêtre fait la leçon au pape…

1 septembre 2013

« Chantez pour Dieu, jouez pour Son Nom. Son Nom est Le Seigneur ; dansez devant Sa Face ! » (Ps LVII, liturgie du jour) : en ce radieux dimanche de septembre, me voilà rentrant de la messe, la sérénité dans le cœur… Ayant un peu de temps en cette fin de matinée, je reprends mon Bailly pour finir une traduction d’Epiphane de Salamine… Faisant une petite pause dans ce travail, je lance une recherche sur le web sur notre pape François… Et voilà que je tombe sur une lettre ouverte écrite il y a deux jours par Guy Pagès pour protester contre les traditionnels vœux du Vatican aux musulmans à l’occasion de la fin du Ramadan, et pour faire la leçon au pape qui, exceptionnellement, les avait signés lui-même cette année.

Et là, une profonde lassitude m’envahit.

Le discours de Guy Pagès, prêtre catholique dont ses supérieurs ne savent que faire, est malheureusement un sujet que je ne connais que trop bien. Ayant été démarché par erreur par un militant d’extrême-droite il y a 6 ans pour être recruté dans l’équipe le soutenant (le manipulant ?) sur internet, ayant pris conscience quelque temps après de l’ampleur que prenait ce « phénomène » sur la toile, j’ai à l’époque assumé mes responsabilités de catholique fidèle à l’Eglise en écrivant à sa hiérarchie pour les alerter. Cependant, la façon dont cet échange fut instrumentalisé malgré moi sur internet m’amena à prendre par la suite mes distances avec ce sujet, notre projet Dialogue-Abraham me motivant bien davantage, on peut le comprendre.

Mais voici que je tombe sans le vouloir sur cette lettre ouverte.

Disons-le clairement : ma première tentation a été de laisser couler. Sauf que voilà : cette fois-ci, ce n’est pas comme en 2009 une lettre ouverte adressée au président Sarkozy pour lui dire qu’il était « l’ennemi de la liberté de penser et donc de la dignité humaine » et « un puissant vecteur de l’islamisation de notre pays » (sic) ; cette fois-ci, c’est une lettre adressée au pape, accusé explicitement de tromperie (« Vous ne pouvez ignorer cela, mais comment pouvez-vous, en le cachant alors aux yeux du monde, favoriser l’expansion de l’islam auprès des innocents ou naïfs ainsi abusés ? ») ; c’est une lettre qui évoque notre bien-aimé Benoît XVI pour l’opposer au pape actuel (« Du champ de coopération de la raison et de la foi, si encouragée par Benoît XVI, devrait être exclu le fait religieux ? ») ; c’est une lettre qui invoque tel un brevet de catholicité le dernier concile (« Oui, le concile Vatican II appelle les chrétiens à oublier le passé, mais… ») sans assumer que ce qu’elle critique chez le pape actuel n’est rien d’autre que la continuité entre lui et ses prédécesseurs, et leur fidélité à ce que dit justement le concile au sujet des musulmans…

A cause de ma connaissance du discours de Guy Pagès, à cause de ma lecture attentive de tout ce qu’a pu dire Benoît XVI de l’Islam durant son pontificat, à cause de mon choix, tout simplement, d’être catholique, j’ai le devoir moral de ne pas me défiler.

Guy Pagès commence par s’offusquer de cette formule du pape François : « C’est pour moi un grand plaisir de vous saluer alors que vous célébrez l‘Aïd al-Fitr’ concluant ainsi le mois de Ramadan, consacré principalement au jeûne, à la prière et à l’aumône ». Je ne reviendrai pas ici sur les propos tenus par ce prêtre au sujet de l’Islam ; je laisse ce soin, s’ils le souhaitent, aux musulmans. De même, je laisse à tout républicain soucieux de vérité le soin de démonter son raccourci fumeux entre Islam et délinquance (« durant le ramadan, la délinquance augmente de façon vertigineuse »). Ce qui m’importe dans ce billet, c’est, je le disais, la position réelle de l’Eglise catholique. Et donc d’informer que l’introduction de la lettre du pape est tout simplement un rappel d’un texte de Vatican II qui déclare que les musulmans rendent « un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne ». De même, quand le pape décrit ensuite son choix de signer le message traditionnel du Vatican comme une « expression d’estime et d’amitié envers tous les musulmans, spécialement envers leurs chefs religieux », il ne fait là encore que reprendre une formule de ce texte : « L’Eglise regarde  aussi avec estime les musulmans ». Un texte que Guy Pagès connaît, puisqu’il se réfère lui-même dans sa conclusion au début du paragraphe suivant : « Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens  et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer  sincèrement à la compréhension mutuelle… »

Quand, donc, il lance dans sa lettre « puisque vous vous adressez à eux en tant que musulmans, il s’en suit que cette estime s’adresse aussi à l’islam (…) Comment peut-on estimer à la fois le Christ et ce qui s’oppose à Lui ? », son problème n’est pas avec le pape François, mais avec le concile Vatican II. Son avis n’est pas celui de l’Eglise catholique, mais celui des schismatiques de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X.

Passons maintenant à la façon dont Benoît XVI est convoqué dans cette lettre. La formule sur la « coopération de la raison et de la foi » fait évidemment référence, entre autre, au discours de Ratisbonne. Mais le pontificat de Benoît XVI ne se résume pas à cet événement, même si le thème de la raison et de la foi est évidemment un point central de sa pensée. Les musulmans qui ont travaillé avec lui par la suite le disent : « Il a montré qu’il était ouvert au dialogue (…) Ce pape, qui est un grand théologien, un pasteur fervent, un homme traditionnel, est un intellectuel. Et parfois les grands intellectuels ont du mal à penser au-delà de leur propre cadre de pensée. Mais, encore une fois, au final, cette crise inattendue a produit davantage de dialogue »

Guy Pagès place cette première remarque sur Benoît XVI dans un passage où il critique l’appel du pape François « à respecter dans chaque personne (…) tout d’abord sa vie, son intégrité physique, sa dignité avec les droits qui en découlent, sa réputation, son patrimoine, son identité ethnique et culturelle, ses idées et ses choix politiques ». Il considère qu’il s’agit là d’une renonciation pure et simple à toute critique : « Si l’on suit l’appel formulé par votre lettre, Saint-Père, il faut alors demander avec l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) la condamnation partout dans le monde de toute critique de l’Islam »

Il passe cependant sous silence la suite du message du pape François : « nous sommes appelés à penser, à parler et à écrire de manière respectueuse de l’autre, non seulement en sa présence, mais toujours et partout, en évitant la critique injustifiée ou diffamatoire »… Ce qui n’est pas tout à fait la même chose, puisqu’il s’agit donc en réalité d’un appel à la sincérité (tenir le même discours quelque soit l’interlocuteur) et à l’équité (rester juste et honnête) dans la critique. Ce qu’on appelle tout simplement le respect. Un respect que le pape François veut réciproque : « Mutuel exprime un processus qui, loin d’être à sens unique, implique un partage des deux côtés »

Puisqu’il plaît à Guy Pagès de collectionner les références coraniques, que l’on me permette maintenant de citer tout aussi abondamment Benoît XVI, qui disait déjà exactement la même chose : « Une société plurielle n’existe qu’à cause du respect réciproque, du désir de connaître l’autre et du dialogue continu. Ce dialogue entre les hommes n’est possible que dans la conscience qu’il existe des valeurs communes à toutes les grandes cultures, parce qu’elles sont enracinées dans la nature de la personne humaine » (Benoît XVI au Liban) ; « Le respect réciproque grandit seulement sur la base de l’entente sur quelques valeurs inaliénables, propres à la nature humaine, en particulier l’inviolable dignité de toute personne comme créature de Dieu. Cette entente ne limite pas l’expression de chaque religion ; au contraire, elle permet à chacun de témoigner de manière constructive de ce en quoi il croit, en ne se soustrayant pas à la confrontation avec l’autre » (Benoît XVI en Allemagne) ; « Tandis que les différences que nous individualisons dans le dialogue interreligieux peuvent parfois apparaître comme des barrières, il ne faut pas pour autant qu’elles jettent une ombre sur le sens commun d’adoration et de respect pour l’universel, l’absolu et la vérité qui pousse les membres des religions à se parler entre eux en premier lieu » (Benoît XVI à Jérusalem) ; « Musulmans et chrétiens, précisément à cause du poids de leur histoire commune si souvent marquée par les incompréhensions, doivent aujourd’hui s’efforcer d’être connus et reconnus comme des adorateurs de Dieu fidèles à la prière, fermement décidés à observer et à vivre les commandements du Très Haut, miséricordieux et compatissant, cohérents dans le témoignage qu’ils rendent à tout ce qui est vrai et bon, et toujours conscients de l’origine commune et de la dignité de toute personne humaine » (Benoît XVI en Jordanie) ; « Le dialogue interreligieux et interculturel entre chrétiens et musulmans ne peut pas se réduire à un choix passager. C’est    en effet une nécessité vitale, dont dépend en grande partie notre avenir » (Benoît XVI à Cologne, au début de son pontificat)

Ajoutons également, puisque Guy Pagès interpelle le pape François sur la question de la famille (« Quels «parallèles» réussissez-vous à trouver entre «les dimensions de la famille et de la société musulmane» et la foi et la pratique chrétiennes ?« ), ces déclarations où Benoît XVI nous donnait certains chrétiens et musulmans africains en modèle : « Le Cameroun abrite des milliers de Chrétiens et de Musulmans qui, souvent, vivent, travaillent et accomplissent leurs pratiques religieuses dans un même  voisinage. Tous croient au Dieu  unique, miséricordieux, qui jugera les hommes au dernier jour. Ensemble, ils témoignent des valeurs fondamentales de la famille, de la responsabilité sociale, de  l’obéissance à la loi de Dieu et de la sollicitude bienveillante envers les personnes malades et souffrantes. En fondant leurs vies sur ces vertus et en les enseignant aux jeunes, les Chrétiens et  les Musulmans ne montrent pas seulement qu’ils promeuvent le plein développement de la personne humaine, mais aussi qu’ils forgent des liens de solidarité avec leur prochain et font progresser le  bien commun«  (Benoît XVI au Cameroun) ; « Sur votre continent, nombreuses sont les familles dont les membres professent des croyances différentes, et pourtant les familles restent unies. Cette unité n’est pas seulement voulue par la culture, mais c’est une unité cimentée par l’affection fraternelle. Il y a naturellement parfois des échecs, mais aussi beaucoup de réussites. Dans ce domaine particulier, l’Afrique peut fournir à tous matière à réflexion et être ainsi une source d’espérance » (Benoît XVI au Bénin)

Pour paraphraser la formule du grand mufti de Serbie dans un sens correspondant cette fois-ci à mon point de vue et non au sien : « Ce pape, qui est un grand théologien, un pasteur fervent, un homme traditionnel, est un intellectuel. Et presque toujours, les grands intellectuels ne sont pas écoutés avec l’attention qu’ils méritent »

La deuxième remarque sur le pape émérite se trouve à la fin de la lettre ouverte : « Ce n’est certainement pas sans raison que Benoît XVI avait dissous le Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux et en avait transféré les prérogatives au Conseil Pontifical pour la Culture »… Rectifions cette fausse présentation avec les faits : Benoît XVI, l’année de sa nomination, avait rapproché sous une unique présidence, celle du cardinal Poupard, les deux conseils pontificaux du dialogue interreligieux et de la culture ; ce rapprochement n’a duré qu’un an, puisqu’en juin 2007 Benoît XVI nommait le cardinal Tauran à la présidence du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux, qui n’a, de fait, jamais été dissout.

Venons-en enfin à un dernier point : Guy Pagès demande au pape s’il a lu « la Lettre ouverte de M. Christino Magdi Allam, ex-musulman baptisé par Benoît XVI en 2006, par laquelle il annonce quitter l’Église en raison de la compromission de celle-ci avec l’islamisation de l’Occident ». Je ne parlerai pas pour le pape, mais en ce qui me concerne, oui, je l’ai lue. Et notamment le passage où il qualifie l’attitude des papes de « folie suicidaire authentique » et où il reproche au pape François à peine nommé d’avoir… cité le texte de Vatican II dont nous avons parlé plus haut (mais peut-être l’ignorait-il, contrairement à Guy Pagès ?)

Une chose est certaine dans cette histoire : pour rester cohérent face à son constat, Magdi Allam a choisi de quitter l’Eglise catholique. En ce qui le concerne, au moins, on ne peut donc que respecter l’honnêteté de sa démarche, que l’on soit d’accord ou non avec son point de vue… (un ange passe…)

Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive » (Lc IX, 23) : à l’heure où j’écris ces lignes, je me dis que Guy Pagès est sans doute l’un des clous plantés dans ma petite croix personnelle. Fasse le Seigneur que je sache la porter humblement, comme m’y appelle les lectures de la liturgie de ce matin. En pensant à tous ceux qui, de par le monde, ont des croix bien plus lourdes sur leurs épaules, notamment au Proche-Orient. Qu’est-ce que la peine que me coûte cet article et ses éventuelles suites face à leurs souffrances ? N’ai-je pas le privilège de pouvoir retourner maintenant sereinement à mon dictionnaire de grec, pour finir mon billet sur Epiphane ?

Un billet qui parle d’ailleurs de taqîya… Mince ! Voilà qui devrait plaire à Guy Pagès !

Quoique, non, à la réflexion, je ne pense pas, puisque je commence en dénonçant l’usage « injustifié ou diffamatoire » de ce sujet par les islamophobes…

Quand tu es invité à des noces, ne va pas te mettre à la première place (Lc XIV, 8)

par Ren’

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5 commentaires leave one →
  1. Averroes permalink
    1 septembre 2013 10:10

    Chapeau !
    Féroce avec l’Islam, on ne s’aime pas forcément mutuellement; tout nous prépare en vérité à une monumentale confrontation entre nous deux ; mais je découvre au fil des jours que tu es honnête -c’est dure à avouer – et c’est l’essentiel pour moi.
    Fraternellement.

    • 2 septembre 2013 6:00

      L’honnêteté est un minimum de base, non ?

      • Averroes permalink
        2 septembre 2013 11:12

        Chez toi peut-être, pour d’autres comme guy pagès elle est un luxe qu’ils peuvent bien s’en dispenser ! Ce n’est pas étonnant que les témoins de jéhovah,les protestants,sédévacantistes,les juifs et tous les intégristes de tout bord aimerai bien qu’ils le recrutent ! Mais je t’assure, inutile de t’affliger trop, nous avons aussi de notre côté des « perles » comme lui !!!

    • 2 septembre 2013 5:42

      Chez moi, l’honnêteté est toujours une exigence ; dans le cas contraire, je me mentirais à moi-même en me prétendant croyant.

  2. 14 septembre 2013 7:03

    L’article promis sur Epiphane : http://blogren.over-blog.com/article-dissimuler-sa-foi-119008542.html

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