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Quelques réflexions d’un catholique sur le bouddhisme zen

20 août 2013
Dans un billet, publié sur ce blog en octobre 2011, j’exposai l’importance qu’avaient eu des discussions religieuses, sur plusieurs années, avec des collègues musulmans, pour mon retour à la foi catholique.
Je me définissais déjà, à l’époque, comme chrétien, mais j’éprouvais des difficultés à franchir le pas d’un retour à l’Eglise : j’avais du mal à comprendre l’intérêt (voire la signification) de certains aspects centraux de la pratique catholique : le sacrement de réconciliation, celui de l’eucharistie, la Trinité, l’efficacité de la prière, l’intercession des saints (pas vraiment des points de détail, on le voit). Discuter avec des musulmans, chercher à répondre de manière précise et convaincante à leurs interpellations sur les aspects les plus difficiles à comprendre de la foi chrétienne, méditer sur les raisons pour lesquelles, malgré ces obscurités, je continuais, et de plus en plus fermement, à me considérer comme un chrétien, m’a considérablement aidé à rentrer dans le Mystère de l’Incarnation et dans Celui de l’Eglise. Et a évidemment influé de façon considérable sur m décision, en septembre 2005, de demander, pour la première fois en quinze ans, le sacrement de réconciliation, et à retourner à la messe chaque semaine. Puis j’intégrais un groupe de jeunes professionnels, effectuais des retraites, et levais peu à peu la plupart des difficultés qui demeuraient dans mon coeur.
De cette expérience, j’ai conservé la conviction inébranlable que le dialogue interreligieux, loin de se résumer à une utopie, une illusion, une tentation syncrétiste, ni même à la recherche d’une forme de coexistence pacifique, constitue une aide puissante pour revenir, périodiquement, au coeur de notre foi, et pour approfondir notre méditation et notre compréhension de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ. Je crois profondément que se confronter périodiquement à l’Autre que constitue l’existence de croyances et de pratiques différentes des nôtres, et pourtant susceptibles d’humaniser leurs adeptes, comme la fréquentation concrète et quotidienne de fidèles d’autres religions le démontre souvent, permet de revenir à notre propre enracinement dans la personne du Christ mort et ressuscité, d’une manière qui peut vraiment l’enrichir et l’approfondir. Inversement, il me semble qu’une vie de foi cloisonnée à la fréquentation de cercles strictement catholiques risque (sans y mener, il est vrai, de manière inéluctable) à considérer comme acquise cette question au centre de la foi chrétienne : celle de notre conversion, sans cesse à renouveler, à l’Evangile, et de dissoudre celle-ci dans la considération, facilement divisible à l’infini, de points de doctrine, utiles pour celle-ci quand ils y sont clairement ordonnés, mais susceptibles de la faire passer au second plan quand ils prennent une certaine ampleur.
Un nouvel exemple m’a été donné samedi dernier, à l’occasion de ma participation à une session d’initiation à la méditation zen, un peu par hasard, et par curiosité. Il s’agissait ici de l’école soto du zen, qui privilégie la méditation assise, appelée zazen, sur d’autres formes traditionnelles enseignées dans d’autres écoles, ainsi l ‘élucidation des koans dans l’école rinzaï.
Une séance de zazen se déroule de la manière suivante : la ponctualité est impérative. Les retardataires attendent dans une sorte de vestibule le kinhin, une sorte de marche méditative qui séparent deux temps de zazen, avant d’entrer. Des percussions, de plus en plus rapides, qui symbolisent le temps d’une vie qui s’écoule avec une vitesse qui semble croissante, signalent le début de la méditation. Après être entrés par le pied gauche et avoir salué, les participants s’assoient, en ligne droite, à quelques centimètres du mur et face à lui, de sorte qu’ils tournent le dos au reste de la salle (c’est l’inverse dans l’école rinzaï, où tout le monde se fait face).
La position est très importante. Traditionnellement, les participants se tiennent sur un zafu, un coussin conçu pour ce type de méditation. Leurs genoux doivent toucher le sol, pour former un trépied avec le bassin, ce qui permet de répartir le poids du corps (je ne suis pas assez souple pour y parvenir : j’en ai subi les conséquences durant la seconde partie de la méditation. Ma colonne supportait l’ensemble de mon poids, et me faisait mal). Le dos doit être droit et le haut de la tête tirer l’ensemble du corps (le moine qui menait la séance a dit quelque chose qui ressemblait à : «le bas du corps s’appuie sur la terre et la tête pousse le ciel»). Les mains sont jointes d’une manière particulière, et les pouces se touchent contre l’abdomen, d’une manière qui permet de sentir celui-ci inspirer et expirer, mais également de permettre une mesure objective, par le méditant, de sa concentration (les pouces tendent à partir vers le bas s’il dort, et à pousser vers le haut s’il est en proie à des conflits intérieurs violents). La respiration doit être ample et partir du bas de l’abdomen. Aussi bien l’inspiration que l’expiration se font par le nez uniquement. La langue doit être collée contre le palais, pour limiter tout bavardage intérieur. Contrairement, par exemple, à la prière méditative ignatienne, la pensée ne se fixe sur rien : pas de «composition de lieu», pas de mouvement intérieur de l’âme à «goûter», pas de temps de «colloque». Le méditant laisse les pensées couler en lui sans cherche à prendre prise sur elle.
Pendant le zazen, le moine nous dit : «Vous ne cherchez à atteindre rien, pas même l’Eveil, et encore moins le bien-être ou le développement personnel. Vous êtes juste assis»
Au bout d’une demi-heure a lieu le kinhin que j’évoquais, là encore très formalisée, qui permet de détendre un peu le corps (la position du zazen n’est pas habituelle, et est très douloureuse pour les débutants).
Puis c’est reparti pour une nouvelle demi-heure de méditation. A l’issue de celle-ci a lieu une cérémonie de quelques minutes, qui me semble constituer sa partie la plus « religieuse », et qui clôt la séance. Elle consiste en la récitation, sur fond de percussions, en vieux japonais, de textes bouddhistes, notemment les quatre voeux du boddhisattva (le premier degré d’ordination chez les bouddhistes). A la fin, les participants sortent en saluant, par le pied droit.
En tant que catholique, plus habitué aux retraites suivant les Exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola, j’ai bien évidemment été frappé par le caractère «athée» de cette pratique spirituelle. Evidemment, je savais avant de me rendre à cette séance que le bouddhisme, toutes tendances confondues, s’appuie sur une métaphysique qui soutient l’impermanence de tout être (et donc qui «fonctionne» sans le présupposé d’un «Etre en tant qu’être» qui permettrait de fonder une théologie), la rétribution immanente des actions, bonnes ou mauvaises, et un salut conçu comme un «éveil», qui ne consiste pas en la contemplation du Tout Autre, mais dans la prise de conscience de l’interrelation de tous êtres ( avec des nuances : «non-soi», «vacuité», «nature véritable», suivant les traditions). Mais à l’issue de cette unique expérience que j’ai faite du zazen, cette spiritualité sans Dieu s’est en quelque sorte retournée contre ma propre pratique chrétienne. Je me suis demandé qu’est-ce qu’est Dieu dans ma vie, quelle importance je lui accorde véritablement dans ma foi et ma prière, la réalité de l’amour que je Lui porte.
Loin de me convaincre de la supériorité de ma pratique en tant que chrétien, cette expérience m’a poussé à interroger celle-ci. Lorsque je prie suivant la méthode ignatienne, ou devant le Saint Sacrement, ou juste après avoir reçu Celui-ci lors de l’Eucharistie, je cherche à visualiser, Dieu, à partir d’un support sensible, et il me semble, au fil des années, en tirer un certain nombre de bénéfices spirituels. Mais dans quelle mesure ma prière est-elle théo- et christo-centrée ? Dans quelle mesure est-ce que je ne me compose pas, par le biais de mon imagination, mon Dieu et mon Jésus personnels, que je ne les conforme pas à ma volonté plutôt que me tenir à l’écoute de la Leur ? Il n’y a sans doûte pas de vraie question à cette question, et la solution passe sans douûte par la persévérance dans la pratique de la prière personnelle et communautaire. Cependant, cette confrontation à une spiritualité non chrétienne m’a permis une relecture de ma prière que je n’aurais sans doute pas faite, ou pas aussi vite, dans une retraite catholique. En ce sens, elle a donné pour moi du fruit spirituel. Peut-être qu’être «juste assis» de temps à autre, sans penser à rien de particulier, pas même à Dieu, permet à celui-ci, de temps en temps, de travailler en nous d’une manière différente, et de nous faire prendre conscience de l’illusion dans laquelle nous sommes parfois d’être parvenus à saisir son essence, et celle de son action, alors qu’il reste le Tout Autre, et d’être parvenus à réellement l’aimer plus que tout, alors que souvent nous n’ai mons qu’une image de lui qui nous arrange ?
Je n’en sais rien.
Je note cependant que les jésuites, qui ont une présence de très longue date au Japon et en Corée, et n’ont par ailleurs pas particulièrement à rougir de leur propre méthode spirituelle, ont établi dans ces pays un échange long et fructueux avec les moines bouddhistes zen, qui est allé jusqu’à faire dialoguer entre elles la méditation zen et l’oraison ignatienne elles-mêmes. Le Père Bernard Sénécal s.j., qui a vécu de longues années en Corée, dresse un bilan intéressant de ces expériences :
Bienfaits du «zazen» (méditation) pour un chrétien
Le P. B. SENECAL analyse longuement les conséquences positives et négatives que peut avoir, pour un chrétien, la pratique du «zazen». Comme lecteur de son livre et habitué de l’expérience de moments «d’immobilité» (associée au «moment présent» et à «l’ici et le maintenant») depuis plusieurs dizaines d’années à la suite de la lecture de l’abondante littérature sur le Yoga, le Zen et autres pratiques connues en Asie, j’en retiendrai l’essentiel. «Il est possible d’énumérer les nombreux bienfaits qui, au cœur même de cette crise (risque de perdre contact avec l’Eglise et Jésus-Christ), peuvent pourtant déjà découler de la pratique du  zazen  : paix profonde, présence à soi, aux autres et au monde ; « être là » sans raisonnement inutiles ; augmentation de la capacité de concentration et donc de l’efficacité dans le travail ; réduction du besoin de sommeil ; augmentation de l’aptitude à percevoir l’essentiel par un discernement devenu plus intuitif. La pratique du zazen révèle aussi les limites d’une prière chrétienne souvent vécue de façon trop cérébrale. Cependant, nous sommes encore fort loin d’un profond sentiment d’unification de toute la vie intérieure» (p. 85)
Cependant des difficultés !
«Quelques bienfaits éprouvés sur le plan existentiel certes, mais accompagnés de sérieux problèmes de compatibilité doctrinale. Cependant, nous avons dit aussi que cette nouvelle expérience religieuse paraissait pouvoir se suffire à elle-même, indépendamment de la foi au Christ… Une autre solution se dessine du côté de l’attente pleine d’espérance, dans la nuit de la foi, jusqu’à ce qu’une nouvelle expérience du mystère, sous forme de consolation sans cause par exemple (« lorsque rien ne s’offre ni à nos sens, ni à notre intelligence, ni à notre volonté qui puisse par soi-même causer une consolation de ce genre », Exercices n°330), appelle un nouveau discours. Mais, entre le moment fugitif où son éclair se produit, dans la nuit, et le moment où elle pourra s’énoncer durablement, dans la chair, le temps d’une gestation s’impose. Temps de patience, douloureux par instants, et de durée indéterminée. Les spiritualités de l’abandon à la divine providence (J.-P. de Caussade : l’Abandon à la Providence divine) aident beaucoup à traverser ces moments de marche dans l’obscurité» (p. 86-87)
Le «devenir disciple»
Le P. B. SENECAL est bien convaincu qu’il faut «proscrire, sans appel, toute tentative cherchant à mettre bout à bout, par construction intellectuelle, des systèmes de pensées issus d’univers religieux différents» (p. 86) […] «Cette rencontre ne saurait se vivre en vérité sans un enracinement profond dans l’expérience personnelle du mystère du Christ. C’est donc la mystique qui constitue le terrain ultime de la rencontre entre bouddhistes et chrétiens. Moyennant un certains nombre d’adaptations… les Exercices spirituels de S. Ignace peuvent offrir un tel point d’ancrage… Certains demandent ce qui autorise ce type d’intégration de la dynamique du zen à celle des Exercices. Essayons donc maintenant de leur montrer comment, au contact du Bouddha et du Christ, nous en sommes progressivement arrivé à concevoir le « Jésus en zazen » qui sous-tend une démarche pastorale…» (p.140-141)
Attention ! Précautions !
«Attention cependant ! Il ne s’agit aucunement  de sombrer dans le redoutable piège qui consisterait, pour ce faire, à détacher le Christ du contexte de la tradition chrétienne ; il s’agit, bien au contraire, en s’appuyant fermement sur le meilleur de notre tradition, d’aller à la rencontre du Bouddha et de la sienne. […] Le P. B. Senécal, après avoir présenté diverses expériences d’association des méthodes, met en garde contre une présentation simplificatrice ou même «caricaturale» de la distinction entre la méditation chrétienne et la méditation bouddhiste : «La distinction des deux formes de méditation est plus subtile». Il ne faut pas dire que la méditation bouddhiste est seulement un «processus de négation du monde» ni que la méditation ignatienne, par exemple, qui part d’un objet… ne peut pas atteindre l’union ou suppression de la tension objet-sujet comme cela peut se produire dans la «consolation sans cause». «La découverte progressive et la « rumination » par le retraitant du verset évangélique exprimant au mieux le mystère du Christ dans sa vie (comme cela se fait dans «zazen»), peut l’aider beaucoup à trouver l’équilibre qui lui convient entre parole et non-parole. La synthèse des exercices de type ignatien et du zazen, deux formes de méditation, chacune complète en soi et axées sur des visées apparemment aussi contradictoires que le «penser» et le «non-penser», ne saurait absolument pas s’obtenir à l’arraché. Cela dit, à tout moment, c’est la dynamique des Exercices, mise au service de celle, plus fondamentale, de la Parole de Dieu, qui préside au déroulement de l’expérience ; la dynamique zen intervient donc en synergie pour favoriser l’approfondissement de la double circularité des Exercices et de l’Evangile ; cela signifie, bien sûr, qu’il y a christianisation du zen» (p. 152)
«Ruminer» la Parole de Jésus…
Le P. B. Senécal fait encore des recommandations pour ne pas se méprendre dans l’expression d’une expérience «intégrant la dynamique du zen à celle des Exercices de St Ignace de Loyola». Il constate que le langage a des limites dans ce domaine : «Ce sont, nous dit Thérèse d’Avila, trois choses différentes : d’avoir une faveur de Dieu, de le savoir et de pouvoir en parler. N’est-ce pas autre chose encore que pouvoir l’écrire et la relire ?» (p.161). Le lire, le dire, l’écrire et le relire sont étroitement liés au contexte religieux et culturel, dans lequel nous vivons. Il faut donc passer par un «assainissement de notre rapport à l’Ecriture», c’est-à-dire de la manière de la lire «par pièces détachées», pour la lire en «une lecture continue respectant l’unité de chacun de ses récits. Au terme de ce travail, nous avions retrouvé Jésus de Nazareth, l’homme historique, son corps si l’on peut dire, et avec lui toute la dynamique du « devenir-son-disciple » ; devenir qui ne correspond pas à autre chose qu’à devenir soi-même corps du Christ…» De même que rechercher l’illumination prépare «à devenir-Bouddha», de même «ruminer» la Parole de Jésus prépare «à devenir corps du Christ» ou, en d’autres termes : sa Parole. (162) […] «Le dynamisme des Exercices, compris comme se déduisant de celui de l’Écriture, et ainsi mis au service de l’Évangile, constitue donc, en mettant à l’abri d’un stérile face à face avec l’imaginaire, un solide contexte pour la pratique d’un zen chrétien. Il faut cependant, pour affiner, simplifier et unifier ce contexte, et donc le rapport discours-expérience qu’il contient, développer au maximum tous les points de convergence existant entre dynamique zen, ignatienne et évangélique. On peut, par exemple, démontrer combien la posture de l’assise, l’immobilité qu’elle exige et les contraintes physiques qui en découlent, s’intègrent harmonieusement au développement de l’attitude du fondement, ou à l’accueil de la grâce qui lui correspond ; grâce d’autant plus fondamentale qu’elle traverse tous les Exercices, du début à la fin… De tels développements, en vue d’adapter le zen à un discours chrétien, nous permettent de disposer d’une pédagogie spirituelle souple intégrant l’interaction constante des dynamiques zen et ignatienne, au service de la lecture, de la méditation et de la contemplation d’un récit évangélique ; au profit, donc, d’une connaissance toujours plus grande du mystère du Christ» (187)
Beaucoup plus modeste, mon expérience m’a donné l’occasion de prendre conscience de la dimension suivante du dialogue interreligieux.
Il est de coutume, entre catholiques, et à juste titre, de mettre en garde contre la tentation du syncrétisme, qui met ensemble, de manière purement formelle et intellectuelle, des éléments de croyances et de pratiques religieuses sans doute séduisantes, mais qui tirent leur signification de leur cohérence avec des systèmes globaux de croyance et de représentation du monde et du salut qui sont généralement contradictoire (ainsi le bouddhisme et le christianisme, dont aussi bien la métaphysique que la sotériologie s’opposent de manière indépassable).
Beaucoup d’entre nous dénoncent également le relativisme, qui va présenter chaque religion comme une voie aussi légitime que les autres pour cheminer vers le salut. Comment, en effet,  se dire chrétien, professer que nos péchés ont été rachetés une fois et pour toujours par la mort et la résurrection de Jésus Christ, et soutenir en même temps que des pratiques complètement détachées de toute référence, implicite ou explicite, à ces dernières, peuvent sauver ? Et (semble-t-il de l’extérieur : un bouddhiste serait plus à sa place que moi pour se prononcer) comment se dire bouddhiste, ancrer sa méditation sur la conviction de l’impermanence de toute chose, et considérer qu’attacher ses pensées, ses émotions et ses actes à la  contemplation d’ un Etre Suprême revient au même ?
Ce genre d’apories conduit beaucoup de catholiques, aujourd’hui, à considérer le dialogue interreligieux avec scepticisme : après tout, si l’origine unique et immuable du Salut est la foi en Jésus mort et ressuscité pour nos péchés, pourquoi perdre du temps à dialoguer avec de fausses propositions de Salut ? L’urgence n’est-elle pas d’évangéliser, et de rappeler inlassablement la vérité ?
Sous couvert de rigueur et de réalisme, il s’agit là à mon sens d’une autre manière de passer à côté de ce Mystère de l’Incarnation, de la Passion  et de la Résurrection qui est au coeur de la foi chrétienne.
En effet, aussi paradoxal que cela puisse paraître à certains, rappeler que nous sommes sauvés par Jésus Christ, et uniquement par lui, n’est pour moi qu’une moitié de ce mystère. L’autre est la suivante : nous sommes sauvés par Jésus Christ, et pourtant le monde regorge de systèmes de croyances qui par des voies différentes, arrivent à des discours sur l’homme qui l’élèvent et célèbre sa dignité, et des pratiques centrées sur le compassion et ou la charité qui rejoignent de manière frappante la morale chrétienne (ainsi le bouddhisme, à partir d’une métaphysique radicalement contraire de celle chrétienne, parvient à un discours qui célèbre la dignité absolue de toute vie (même celle des animaux, des insectes) qui fait profondément écho à la conception chrétienne de la charité)
La théologie chrétienne rend compte de ce phénomène, de manière intellectuelle, en distinguant ce qui est de l’ordre de la loi morale naturelle, que les autres religions arrivent souvent à retrouver, et ce qui est de celui de la Grâce, qui nous est connu par l’enseignement et à la vie de Jésus Christ, et qui vient accomplir la loi naturelle. «La Loi nouvelle de l’Evangile inclut, assume et accomplit les exigences de la loi naturelle. Les orientations de la loi naturelle ne sont donc pas des instances normatives extérieures par rapport à la Loi nouvelle. Elles en sont une partie constitutive, bien que seconde et toute ordonnée à l’élément principal, qui est la grâce du Christ. C’est donc à la lumière de la raison éclairée désormais par la foi vive que l’homme saisit au mieux les orientations de la loi naturelle qui lui indiquent le chemin du plein épanouissement de son humanité. Ainsi, la loi naturelle, d’une part, entretient un lien fondamental avec la loi nouvelle de l’Esprit de vie dans le Christ Jésus et, d’autre part, offre une large base de dialogue avec les personnes d’autre orientation ou formation, en vue de la recherche du bien commun» (Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Pour une éthique naturelle V, 2)
La loi morale naturelle est la part de vérité qui peut être retrouvée de nos propre forces, par l’exercice de nos facultés propres. Ce qui nous est donné par la Grâce est mystérieux, et nous vient de Dieu.
Bien que la loi morale naturelle soit, du point de vue de la théologie catholique, accomplie par la grâce de Jésus Christ, et liée «fondamentalement à elle», elle ne s’y identifie pas. Pour un chrétien, la vie et le témoignage du Christ éclairent la loi naturelle. Mais réciproquement, il me semble que prendre conscience de la présence de cette loi morale naturelle très au delà de la seule confession chrétienne, et de tout ce qu’ont en commun, au travers elle, les autres grandes religions et notre foi, permet de mieux cerner ce qu’a d’unique le témoignage du Christ, et de ne pas le réduire à tel ou tel aspect d’une morale simplement humaine.
Donc, plus je dialogue avec des représentants d’autres confessions, plus je prends conscience de toutes les croyances, doctrines, et pratiques bonnes qu’elles ont d’analogue avec la foi chrétienne, et qui relèvent donc de la loi morale naturelle et non de la seule grâce, plus a contrario je me rapproche d’une juste conscience de ce qu’est cette dernière, de la singularité et de l’unicité du Mystère du Salut, qui par définition ne coïncide jamais totalement avec les énoncés d’une morale naturelle qui certes, selon la théologie catholique, contient, de manière implicite, des semences du Verbe, mais sans en affirmer explicitement ni l’action, ni la radicalité et le caractère unique de celle-ci, à laquelle les autre religions parviennent également.
Dialoguer avec des représentants d’autres religions, prendre conscience de tout ce que nous avons en commun, et qui relève de la morale naturelle, peut, me semble-t-il, fortement aider à détacher notre compréhension de l’Evangile, et notre prière, de conceptions erronées ou affadies, qui la ramène à une morale respectable mais qui n’a rien en soi d’unique ni d’extraordinaire par rapport  à celles proposées ailleurs, voire qui la réduisent à la confirmation d’habitudes et d’usages ancrés dans notre éducation, notre milieu, etc. (outre que prendre connaissance de l’élévation spirituelle et morale de croyants d’autres religions est toujours une leçon salutaire de respect et d’humilité, qui porte ses propres fruits).
Inversement, chercher à minimiser les biens présents dans ces autres religions (par exemple, en réduisant, comme certains, le bouddhisme à une recherche utilitariste et égoïste du «bien-être»), non seulement expose à énoncer des affirmations fausses et injustes (l’éveil consiste dans la prise de conscience de l’interrelation de tous les êtres : la compassion dans bouddhisme n’est donc pas un moyen mais une fin), mais également à affirmer comme une spécificité de la religion chrétienne des affirmations qui sont communes à beaucoup, et donc à méconnaitre ce qui constitue la radicalité et le caractère surnaturel de l’enseignement de Jésus Christ, à l’ensevelir sous des considérations humaines, trop humaines. A transformer, par exemple,  en quelque sorte l’évangile en superstructure idéologique d’une morale sociale, ou de la culture d’une civilisation donnée.
Et voilà pourquoi le dialogue interreligieux me paraît incontournable pour l’Eglise : non pas seulement pour promouvoir la «tolérance», ou la paix entre les religions, encore moins pour « christianiser » tel ou tel de leurs aspects les plus séduisants, mais parce que comprendre nos points communs permet de redécouvrir ce qui constitue la radicalité et la différencecontenues dans l’Evangile et qui constituent le coeur de la foi chrétienne, et que nous sommes trop souvent tentés de réduire à la confirmation de notre morale et de nos habitudes personnelles.
En ce sens, le dialogue interreligieux, loin d’être une perte de temps qui nous détournerait de l’urgence de l’évangélisation, nous permet de d’entreprendre celle-ci là où elle commence véritablement: par nous-mêmes…
 
Jésus lui répondit : «Il y a longtemps que je suis avec vous, et tu ne m’as pas connu ?
Philippe, celui qui m’a vu, a vu aussi le Père» (Jean XIV, 9)
Manu
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  1. Marie-Hélène Congourdeau permalink
    20 août 2013 2:44

    Ce texte m’a beaucoup intéressée. ll conforte ce que je pense depuis des années. J’ai essayé de l’exprimer autrefois dans deux romans: dans « Le silence du roi David », le héros renoue avec son christianisme à cause du témoignage de foi d’un ami musulman; dans « Quand viendra le Jour de Seth », c’est le témoignage de foi d’un chrétien qui fait retrouver son judaïsme à un juif.
    D’autre part, la description de la méditation bouddhiste m’a beaucoup rappelé les textes grecs sur l’hésychasme, où la répétition inlassable et paisible du nom de Jésus aboutit au silence intérieur, ce qu’Evagre appelle la prière pure, sans images ni pensées, et que les auteurs byzantins plus tardifs appellent la « prière du coeur »: ce n’est plus le cerveau qui prie, mais le coeur, la totalité de la personne.
    Je suis totalement d’accord avec la conception du dialogue interreligieux qui est exprimée dans ce billet.

  2. 20 août 2013 6:53

    Merci à l’équipe de Dialogue-Abraham pour avoir permis la publication de mon billet sur leur blog! :-)

    Juste une petite précision: tout le passage sur le Père Sénécal, de « Bienfaits du «zazen» (méditation) pour un chrétien » à « au profit, donc, d’une connaissance toujours plus grande du mystère du Christ» (187) » est une citation, tiré d’un compte-rendu de son son livre sur le site de la Province de France de la Compagnie de Jésus, auquel renvoie le lien hypertexte juste au dessus de l’extrait (celui-ci donc: http://www.jesuites.com/2012/01/jesus-boudha_senecal/), et est donc à lire entre guillements

  3. Mister Be permalink
    21 août 2013 8:29

    C’est un très beau témoignage de foi!
    Je rends grâce à D.ieu!

  4. 21 août 2013 9:22

    Très beau texte qui donne à réfléchir et qui est aussi un grand témoignage de foi. Pourtant, je me demande: les mystiques de chaque religion ne se rejoignent-ils pas?( Parce qu’il me semble qu’en discutant avec un croyant musulman, juif ou même boudddhiste, cette personne ne réduira pas non plus sa religion à une  » superstructure idéologique d’une morale sociale , ou de la culture d’une civilisation donnée. »
    Par ailleurs, qu’en est-il du salut des adeptes des religions autres que le christianisme?

  5. Lucho67 permalink
    21 août 2013 8:02

    Bonjour Manu,
    Je me permets de partager ma petite expérience. J’ai vécu une expérience semblable dans un dojo zen de l’école soto (fondé par Taisen Deshimaru). Pour le chrétien que je suis il y avait un vrai problème : le rituel comprend aussi des prosternations devant les statues de bouddha au milieu du dojo, au début et à la fin de la séance. Ce que j’ai fait sans y croire… Le dialogue n’implique pas l’acceptation sans discernement des autres croyances.
    Et méditer face au mur c’est pas très convivial… je préfère l’autre école.
    Le zazen est également pratiqué dans un cadre chrétien : la CMMC de John Main, au Centre Assise avec le prêtre catholique Jacques Breton, à Béthanie en Lorraine avec Rachel et Alphonse Goettmann, prêtre orthodoxe français, et certainement d’autres lieux…
    Un conseil : si tu veux suivre ce chemin de paix et de présence en méditant, commence par 10 min par jour de méditation silencieuse dans une position immobile mais confortable, ce qui compte c’est de lâcher prise, pas de suivre un rituel. C’est cette fidélité à une pratique qui te permettre d’approfondir ta relation à Dieu avec et dans le « corps que tu es ».

    Bonne route

    • francke permalink
      31 mai 2015 1:28

      bonjour
      je ne suis pas du tout d’accord avec le principe de conseiller la pratique de  » za zen » qui signifie seulement s’assoir. je suis un ancienne moniale du zen soto revenue a la foi catholique et je crois que Zazen c’est absolument a l’inverse de l’oraison car zazen c’est « San Zen  » voir vocabulaire zen alors que l’oraison est un colloque avec la santé trinité

      • HOMMEL permalink
        16 juin 2015 6:46

        Peu importe comment on médite, l’essentiel est d’accueillir le souffle de l’Esprit au cœur de sa vie. Zazen me le permet, l’oraison non … et ce n’est pas faute d’avoir essayé durant des années avec des moines et autres communautés « nouvelles ». Cela ne m’empêche pas d’être catholique pratiquant engagé et fier de l’être. Nul n’est parfait.

        Que Bonheur et Grâce vous accompagnent chaque jour

      • francke permalink
        18 juin 2015 4:59

        sans doute faites zazen comme quelqu’un qui ne pense pas que c’est la posture et l’attitude d’esprit du bouddha et le contexte de vos racines chretienne. Le seul probleme est que le Christ n’a pas dit de pratiquer la posture du bouddha, en fait du point de vu de l enseignement de Jesus cette pratique dans la racine de ses origines est paienne, sinon Jesus en aurait parlé, il se serait appuye sur les sutra et ce n est pas le cas. Relisez le sermon sur la montagne , et tout son enseignement. Il n’ a pas fondee son Eglise sur une posture . Approfondissez le Notre Père et les ecritures , Le Fils unique de Dieu n’est pas Fils de Bouddha. Je comprends ce que vous ressentez car moi meme j’ai ete une adepte tres engagee dans cette pratique du zazen puisque moniale plus de 10 ans dans le zen soto . A force de discernement et de priere et d’ascese chretienne j’ai pu comprendre que cette pratique etait une pratique des sens et non une pratique spirituelle. Ceci dit je ne nie pas que le Seigneur Jesus m’a arrache Lui meme a cette pratique.
        odile

      • francke permalink
        18 juin 2015 5:19

        cher ami j’espere que pour votre ame vous frequentez les sacrements et particulierement le confessionel en parlant de votre pratique de Zazen. pensez vous aux sacrements et ce que cela implique.

    • francke permalink
      18 juin 2015 5:11

      le lacher prise est sans racine spirituelle , et le zazen la posture de yoga qui vient du bouddha.Donc soit on est Chretien et on vit le Christ par la Croix soit on est bouddhiste et on fait zazen. le lotus n’est pas la croix.

  6. francke permalink
    31 mai 2015 1:18

    vos propos sur la pratique de » za zen » qui signifie « seulement s’asseoir » sont justes si l’on considère le zen soto qui semble être vous décrivez ; cependant je pense que vous ne décrivez pas les danger de confusion , syncrétisme et amalgame entre pratiqu e du zazen et oraison chrétienne . Quoiqu’on en dise le zen est une nouvelle religion dangereuse qui s’installe en Europe silencieusement car nombreux groupes et temple ; le zen soto s’appuie sur des valeur s de bien être ; et voudrait faire du christianisme Zen afin d’être reconnu comme religion en Europe. Je précise que je suis chrétienne catholique de culture et que j’étais devenue moniale Zen soto cela a durée 10 ans environ en France en irlande et plusieurs mois au Japon. je suis revenue a la Foi catholique parce que le Zen est sans Foi.

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