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Chari’a et Constitution

12 mars 2012

Depuis le soulèvement et le renversement du président Ben Ali, la Tunisie vit au rythme (d’un point de vue politique), de l’assemblée constituante. Celle-ci a pour but de bâtir une nouvelle constitution pour le pays. Elle est composée de 217 députés élus par le peuple, dont 89 du parti Ennahdha (Renaissance), islamo-conservateur. Ils dirigent le gouvernement transitoire, qui gère les affaires courantes du pays, le temps des travaux parlementaires. Ils constituent la Troïka à la tête de l’Etat avec les partis Congrès Pour la République (CPR), et Ettakatol (Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés), tous deux partis de gauche et centre-gauche.

A coté de cet aspect étatique, officiel, émerge en Tunisie la tendance wahhabite. Des groupuscules se sont formés au lendemain de la chute de l’ancien régime. Ces groupes voudraient appliquer la Chari’a. Est-ce le signe d’une islamisation radicale de la Tunisie ? Je ne crois pas. Mais tout simplement de la liberté d’expression qui s’exerce. Dans tous les pays se trouvent des radicaux, des « ultras orthodoxes ». En Tunisie ces groupes étaient réprimés par Ben Ali. Mais maintenant, ils s’expriment. Ces groupes sont variés bien que tous tendent à l’application de la chari’a. Oui mais voilà, quelle chari’a ? Et qu’est-ce que la chari’a ?

D’ordinaire on s’imagine la Charia’a comme étant un ensemble de règles juridiques réunies en un ouvrage relié. Un peu comme le code pénal, gros livre à la couverture noire austère, composé de centaines de pages. Et pour beaucoup, la chari’a est un mélange de Coran, droit et de moral. Le hic, c’est que cela est faux. Ce qu’on appelle la chari ‘a est un ensemble de règles dispersé sur des centaines et des centaines de livres, dont la mise en pratique d’une zone géographique à une autre varie énormément. Selon les écoles jurisprudentielles, les règles varient, selon les qadis (juges) ainsi que selon les potentats locaux. En somme, il n’y a pas une chari’a, mais des milliers. Lorsque des ultras demandent l’imposition de LA chari’a, il y a déjà problème : de quoi parle-t-on ?

Ce qui peut être cocasse en même temps que gênant dans une certaine mesure, c’est de demander aux partisans de la chari’a ce qu’est la chari’a. Réponse la plus courante, c’est la loi de Dieu…oui certes mais encore ? Bah rien, c’est la loi de Dieu et ça doit être suffisant. Mais les Tunisiens ne vivent pas dans une bulle. Ils savent ce qu’on fait au nom de la religion musulmane ailleurs, en Iran mais aussi et surtout en Arabie Saoudite et en Afghanistan des Talibans. Les châtiments corporels lorsqu’ils sont abstraits, on peut les défendre (un peu comme la dame Le Pen, partisane de la peine de mort). Mais quand ça se traduit concrètement, leurs défenseurs prennent un coup de froid. Les images circulent, ainsi que les informations. Le statut des femmes dans les pays charaïques, la liberté individuelle « restreinte », les châtiments corporels ne laissent pas les gens indifférents. Surtout dans une société où la laïcité est la règle, de fait, depuis cinquante ans. Les femmes ont pris une place prépondérante dans la société tunisienne, et depuis peu, la liberté d’expression y fait son nid.

Venons-en au cœur du problème. Quelle place pourrait avoir la chari’a dans la future constitution tunisienne ? Ou, plus largement, quelle influence la chari’a influe-t-elle sur les débats ? Quand on regarde les travaux de la constitution, difficile à penser que la chari’a joue le moindre rôle. Pourquoi ? D’abord, les partisans de la chari’a sont contre toute idée de légiférer quoi que ce soit, puisque tout est dans la chari’a (même quand ça n’y est pas, ça y est quand même). Le simple fait d’accepter l’idée d’une constitution vous met au ban du « vrai islam » de ces gens là.

Ensuite, dans quelle mesure le peuple serait prêt à admettre une loi cautionnant les châtiments corporels ? Après cinquante ans d’oppression, et les excès des Ben Ali/Trabelsi, en aucune façon. Surtout dans un pays où ceux-ci ont disparu, selon Mohamed Charfi, depuis la fin du XVIIIe siècle. Enfin, la société tunisienne, bien que traditionnelle et conservatrice, s’est habituée à une certaine sécularisation qu’elle n’est pas prête à perdre de si tôt.

Last but not least. Les wahhabites (salafistes) se sont lâchés récemment, et se sont permis de « rendre justice » en infligeant des coups et blessures à des gens du commun, parce que ceux-ci ne se rendaient plus à la mosquée, ou parce qu’ils étaient bourrés etc. Les Tunisiens ont vu, à ces occasions, ce que voulait dire « chari’a » pour eux, de même que lorsqu’ils ont bloqué les facs, ont investi la maison du PDG de la chaîne Nesma. Bref ! La chari’a n’a pas bonne presse, et même chez les nostalgiques de l’ancien Age d’or islamique (chez qui se recrute nombre de pro-chari’a) l’enthousiasme idéalisé a été douché par la réalité telle qu’elle se révèle au fur et à mesure.

Peut-être suis-je trop optimiste. Une révolution n’est pas à l’abri d’une contre-révolution. Mais quant à la place de la chari’a dans la future constitution…elle risque d’être, au mieux symbolique, pour ne pas dire fantomatique. Cela parce que la chari’a fait partie de l’histoire de la Tunisie et du monde arabe.

Qui effectue une oeuvre salutaire, c’est pour soi-même,
une mauvaise, c’est contre soi-même.
Ton Seigneur n’est pas injuste envers Ses serviteurs
(Coran XLI, 46)
Mamun
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One Comment leave one →
  1. armel h permalink
    18 mars 2012 2:49

    Ce n’est pas tant qu’une révolution peut connaître une contre-révolution, mais plutôt qu’une révolution, le plus souvent, atterri dans les mauvaises mains, à tel point que ça ressemblerait presque à une règle établie (française, russe, Cuba, indépendance de l’Algérie…).

    (À la différence près, tout de même, et non négligeable, je vous l’accorde, que les révolutions que nous connaissons et auxquelles je fais référence étaient préparées, et récupérées, de longue date, avant même leur déclenchement,
    alors que celles-ci semblent bien différentes sur ce point, bien plus spontanées, la tentative de récupération n’ayant lieu qu’après coup, et ayant de ce fait beaucoup moins de prise : c’est peut-être ce qui les sauvera.)

    Là où on pourrait vous accuser d’un trop grand optimisme (que j’aimerais partager, cela dit, évidemment), c’est que pointer les désaccords du peuple ou de la majorité du peuple avec la minorité « dure » ne suffit pas à rassurer :
    tous les cas de révolution virant au despotisme et à la tyrannie dans l’Histoire étaient le fait d’une minorité – mais une minorité agissante, criant plus fort, plus décidée, peut-être mieux armée aussi, je ne sais pas.

    Autrement dit, le fait d’être minoritaire et coupé du peuple n’empêche absolument pas de prendre le pouvoir, de le conserver et d’imposer sa loi (les bolcheviks, par exemple, étaient on ne peut plus minoritaires – c’est d’ailleurs ce que signifie le nom par lequel on les désigne – et absolument pas représentatifs du peuple).

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