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Le cimetière des Sages de Sion

1 mai 2011

Le cimetière de Prague est le plus ancien cimetière juif d’Europe. En activité entre le XVe et le XVIIIe siècles, environ douze mille stèles funéraires y sont encore visibles de nos jours. Ce lieu est censé avoir accueilli la réunion secrète des Sages de Sion qui aurait découlé sur la rédaction des Protocoles des Sages de Sion, sans doute le faux antisémite le plus célèbre de l’Histoire. Rédigés en Russie au début du XXe siècle, les Protocoles se présentent comme le programme des autorités juives pour anéantir la chrétienté et dominer le monde. Si leur fausseté a été démasquée quelques années à peine après leur création, ils sont malheureusement encore brandis de nos jours dans plusieurs régions du monde comme preuve du « complot juif mondial ». En somme, les Protocoles sont une manière d’expliquer tous les maux de l’humanité en en faisant porter le lourd fardeau par un bouc émissaire tout désigné -à l’instar de celui qui, à l’époque du Temple, était chargé symboliquement de tous les péchés d’Israël à l’occasion du Yom Kippour avant d’être envoyé à Azazel dans le désert (Lv XVI, 7-10 ; 21-22).

Le cimetière de Prague est également le titre du nouvel ouvrage d’Umberto Eco qui crée la polémique parce qu’il met en scène ces Protocoles. Le roman conte l’histoire de Simon Simonini, faussaire de génie, qui évolue dans un XIXe siècle des plus conspirationnistes. Seul personnage fictionnel du roman, Simonini est pris d’une puissante paranoïa envers les Franc-maçons, les Jésuites et les Juifs, ce qui le rend immanquablement haineux vis-à-vis de ces individus. Sans surprise, Umberto Eco le présente comme l’auteur des Protocoles des Sages de Sion. L’intention de l’écrivain est de montrer « comment, grâce à l’accumulation de ces stéréotypes, ont été construits les Protocoles des Sages de Sion« .

Que reproche-t-on exactement à Umberto Eco ? Le danger de jongler avec les clichés antisémites, essentiellement. Mais la première critique, qui émane de l’Osservatore romano, quotidien du Vatican, est l’absence de morale dans le roman. La théologienne Lucetta Scaraffia lui reproche que « seul le mal est le moteur de la trame », ce à quoi Umberto Eco répond qu’il n’est pas « un prêtre qui interviendrait toutes les dix pages pour dire que Notre Seigneur Jésus-Christ condamne le propos ou le geste qui vient d’être décrit ! » La théologienne lui reproche aussi de dénoncer l’antisémitisme en se mettant du côté des antisémites car elle craint que les lecteurs en viennent à croire qu’il y a « peut-être quelque chose de vrai dans ces infamies ». De plus, elle pense que « la description minutieuse de la perfidie des juifs fait naître un soupçon d’ambiguïté ». L’intellectuelle Anna Foa et le rabbin Riccardo De Segni critiquent également l’auteur, la première en reprochant que, sous sa plume, « le faux semble devenir vrai », le deuxième en lui reprochant de « finir par convaincre ».

Ainsi, nous pouvons constater que le fond de la polémique déclenchée par la parution du Cimetière de Prague est la crédulité supposée de bon nombre de lecteurs, ce qui n’est pas sans rappeler quelques passions engendrées par le Da Vinci Code de Dan Brown. Souvenez-vous… Paru en 2004 en France, ce best-seller, qui mélange vraisemblable et pure invention, est un jeu de piste construit à partir d’éléments historiques et religieux, exploitant la théorie du complot. Apparemment, beaucoup mordèrent à l’hameçon de la préface -qui affirmait la réalité historique du contenu du roman- puisqu’un sondage publié par Science et vie en 2006 a montré que « 31 % des Français sont convaincus que le Da Vinci Code s’inspire de faits au moins partiellement réels concernant la vie de Jésus ». Au XXIe siècle, le roman semble avoir pris la place de l’essai historique pour ceux qui pensent que tout ce qui tient sur support papier est nécessairement vrai.

Que devrions-nous, dès lors, attendre de la littérature à la vue des critiques posées à l’encontre du dernier Umberto Eco ? Des œuvres à la fois manichéennes et niaises dans lesquelles les écrivains seraient supposés indiquer en notes ce qui est le produit de leur imagination et ce qui est le produit de leurs recherches ? Ce n’est certainement pas en infantilisant les lecteurs qu’ils développeront leur sens critique. Sans doute n’est-il pas inutile de rappeler qu’un roman est, selon Larousse, une « œuvre d’imagination »…

Quand on dit vrai, on est la majorité même si on est seul.

[Chmouël Yossef Agnon]

par Ahouva


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