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On ne joue pas avec le mot « croisade » !

24 mars 2011

Pris par le lancement de notre forum et par des contraintes professionnelles, voilà bien longtemps que je n’ai pas eu le loisir de réfléchir à un article… Mais voici que l’actualité de la semaine me rattrape, et que le besoin d’écrire me presse…

A la veille d’une échéance locale qui était présentée par l’Agence France Presse comme « un scrutin à valeur de test avant la présidentielle », scrutin où presque aucun candidat du parti présidentiel n’osait afficher son appartenance tant N. Sarkozy a su devenir « président le plus impopulaire de la Ve République », voilà que celui-ci déclenche les première frappes aériennes en Lybie.

Au lendemain du premier tour de cette élection, C. Guéant, son nouveau ministre de l’Intérieur venu remplacer un B. Hortefeux deux fois condamné par la Justice en 2010, face à des journalistes, va alors tenir des propos hallucinants : « Le monde entier s’apprêtait à contempler à la télévision des massacres commis par le colonel Kadhafi, heureusement, le président a pris la tête de la croisade pour mobiliser le Conseil de sécurité des Nations unies et puis la Ligue arabe et l’Union africaine ». Voilà que ce président détesté, qui vantait lors d’un déplacement au Puy-en-Velay le 3 mars le « magnifique héritage de civilisation et de culture » laissé par « la chrétienté », nous est présenté comme « la tête de la croisade » par un ministre qui s’exprime posément, et non comme G.W. Bush, le 16 septembre 2001, laissant échapper ce terme avant de revenir dessus.

Entre ces deux événements, le déclenchement des hostilités, et l’utilisation par un ministre du mot « croisade »,  il y a donc eu le premier tour d’une élection marquée par l’abstention, la chute du parti présidentiel, et la montée d’une extrême-droite dont les thèses sont de plus en plus reprises par les ministres de N. Sarkozy.

Depuis la sortie de C. Guéant, il y a évidemment eu des réactions de ses adversaires politiques. Première secrétaire du Parti Socialiste, M. Aubry -qui défend le principe de l’intervention en Lybie tout en lui reprochant d’arriver trop tard- déclare par exemple que le mot « fait plus que débat, c’est évidemment un dérapage (…) Tout ce qu’on a voulu éviter, (…) l’Occident contre l’Orient (…) est mis de côté quand on parle de croisade, c’est effrayant »

Mercredi, à l’Assemblée Nationale, le ministre va accuser ses adversaires : « On me fait dire ce que je n’ai pas dit (…) Vous traduisez (…) en disant que je prêche la croisade en Lybie (…) C’est une manipulation (…) Depuis le XIIe siècle, la langue française a évolué ! Quelle est la définition que donne du mot « croisade » le Petit Larousse ? »

Quelle réponse en effet que ce Petit Larousse  ! Quel argument de poid sur la scène internationale ! La réponse du ministre est atterrante, car elle traduit son enfermement sur une vision franco-française, là où ses opposants parlent de la perception que vont avoir les pays arabes ;  on lui parle d’enjeux mondiaux, lui sort un dictionnaire français…

Ancien candidat centriste à la dernière présidentielle, F. Bayrou avait, lui, pointé hier le grave problème posé par les déclarations du ministre de l’Intérieur : « Il est dangereux de faire de la politique sans connaître l’Histoire et la mentalité des peuples. Parce que le mot croisade est un signe de ralliement de toutes les sensibilités musulmanes contre l’Occident. Choisir cet emblème-là, (…) c’est une faute (…) Si vous voulez rassembler autour de Kadhafi toutes les sensibilités qu’il cherche à atteindre, utilisez ce mot-là ! »

De fait, le mot croisade est un mot chargé d’histoire. Il y a évidemment les croisades médiévales, dont on a du mal à réaliser en France à quel point elles hantent encore la mémoire collective musulmane, mais il y a aussi, passé beaucoup plus récent, cette guerre lancée par G.W. Bush contre « l’Axe du Mal » pour laquelle il prononça ce mot de « croisade », écho aux diatribes contre « la nouvelle croisade juive (sic) menée par le croisé George Bush » d’Oussama Ben Laden : «La guerre croisée contre l’islam s’est attisée et le massacre a atteint son apogée contre les disciples de Muhammad en Afghanistan. Le monde s’est scindé en deux camps : un sous la bannière de la croix, comme l’a dit le chef des mécréants Bush, et l’autre sous la bannière de l’islam»

Poutine, critiquant lundi la résolution discutable du Conseil de Sécurité de l’ONU, savait, lui, très bien ce qu’il faisait en déclarant qu’elle lui rappelle les «croisades de l’époque médiévale ». Et le président russe Dmitri Medvedev l’avait bien compris, lui qui pour la première fois a contredit publiquement son premier ministre«Il est inadmissible d’employer des termes qui mènent au choc des civilisations, des expressions du genre ’croisade’ (…) Dans le cas contraire, tout peut se terminer d’une manière encore pire que la situation actuelle »

Et l’Eglise catholique dans tout ça ?

Pour ce qui est des croisades historiques, il faut se pencher sur le grand Jubilé de l’An 2000 qui fut décrété par Jean-Paul II : « Le temps du Jubilé nous introduit dans le vigoureux langage qu’emploie la pédagogie divine du salut pour inciter l’homme à la conversion et à la  pénitence, principe et voie de sa réhabilitation (…) Le signe de la purification de la mémoire (…) demande à tous un acte de courage et d’humilité pour reconnaître les fautes commises par ceux qui ont porté et portent le nom de chrétien (…) L’histoire de l’Eglise est une histoire de sainteté (…) Il faut toutefois reconnaître que l’histoire a enregistré bon nombre de faits  qui constituent un contre-témoignage pour le christianisme. En raison du lien qui, dans le Corps mystique, nous unit les uns aux autres, nous tous, bien que  nous n’en ayons pas la responsabilité personnelle et sans nous substituer au jugement de Dieu qui seul connaît les cœurs, nous portons le poids des erreurs  et des fautes de ceux qui nous ont précédés (…) Comme Successeur de Pierre, je demande que, en cette année de miséricorde,  l’Eglise, forte de la sainteté qu’elle reçoit de son Seigneur, s’agenouille  devant Dieu et implore le pardon des péchés passés et présents de ses fils »

Dans sa Lettre Apostolique de 1994, il avait annoncé cette repentance nécessaire : « Il est donc juste que, le deuxième millénaire du christianisme arrivant à son terme, l’Eglise prenne en charge, avec une conscience plus vive, le péché de ses enfants, dans le souvenir de toutes les circonstances dans lesquelles, au cours de son histoire, ils se sont éloignés de l’esprit du Christ et de son Evangile, présentant au monde, non point le témoignage d’une vie inspirée par les valeurs de la foi, mais le spectacle de façons de penser et d’agir qui étaient de véritables formes de contre-témoignage et de scandale. Bien qu’elle soit sainte par son incorporation au Christ, l’Eglise ne se lasse pas de faire pénitence : elle reconnaît toujours comme siens, devant Dieu et devant les hommes, ses enfants pécheurs (…) Elle ne peut passer le seuil du nouveau millénaire sans inciter ses fils à se purifier, dans la repentance, des erreurs, des infidélités, des incohérences, des lenteurs. Reconnaître les fléchissements d’hier est un acte de loyauté et de courage qui nous aide à renforcer notre foi, qui nous fait percevoir les tentations et les difficultés d’aujourd’hui et nous prépare à les affronter (…) Un chapitre douloureux sur lequel les fils de l’Église ne peuvent pas ne pas revenir en esprit de repentir : le consentement donné, surtout en certains siècles, à des méthodes d’intolérance et même de violence dans le service de la vérité. Il est vrai que pour juger correctement l’histoire, on ne peut se dispenser de prendre attentivement en considération les conditionnements culturels de l’époque (…) Mais la considération des circonstances atténuantes ne dispense pas l’Église du devoir de regretter profondément les faiblesses de tant de ses fils qui ont défiguré son visage et l’ont empêchée de refléter pleinement l’image de son Seigneur crucifié, témoin insurpassable d’amour patient et d’humble douceur »

Une réflexion sur le «L’Eglise et les fautes du passé» fut donc menée par la Commission théologique internationale présidée par le cardinal Joseph Ratzinger. Rapportant que « les demandes de pardon faites par l’évêque de Rome dans un tel esprit d’authenticité et de gratuité ont suscité des réactions diverses », et que « certaines réserves n’ont pas manqué (…) exprimant un malaise lié à des contextes historiques et culturels particuliers pour lesquels le seul fait d’admettre la reconnaissance de fautes commises par les fils de l’Eglise peut signifier céder devant les accusations de ceux qui lui sont hostiles par principe. Entre consensus et malaise, se fait sentir le besoin d’une réflexion qui éclaire les raisons, les conditions et le contenu exact des demandes de pardon concernant les fautes du passé ». Le document précise que « dans toute l’histoire de l’Eglise, on ne rencontre aucun précédent de demandes de pardon pour les fautes du passé formulées par le Magistère » et que Jean-Paul II a étendu « la richesse du pardon à une multitude de faits historiques dans lesquels l’Eglise ou des groupes particuliers de chrétiens ont été impliqués à des titres divers »

Et ce document d’ajouter : « On voit ainsi se profiler diverses interrogations : la conscience actuelle peut-elle se charger d’une faute liée à des phénomènes historiques uniques, comme les croisades ou l’Inquisition ? N’est-il pas trop facile de juger les protagonistes du passé avec la conscience actuelle (…), comme si la conscience morale n’était pas située dans le temps? Et, d’autre part, peut-on nier que le jugement éthique est toujours en jeu, du simple fait que la vérité de Dieu et ses exigences morales restent valables pour toujours ? Quelle que soit l’attitude à adopter, il faudra prendre en compte ces demandes et rechercher des réponses fondées sur la révélation et sa transmission vivante dans la foi de l’Église. La question prioritaire est donc celle de clarifier dans quelle mesure les demandes de pardon pour les fautes du passé, surtout si elles s’adressent à des groupes humains actuels, entrent dans l’horizon biblique et théologique de la réconciliation avec Dieu et avec le prochain »

J’invite bien entendu tous ceux qui le souhaitent à lire plus en détail ce document particulièrement riche. Mais il me faut maintenant me pencher sur cette autre « croisade » lancée par G.W. Busch suite aux attentats du 11 septembre 2001.

En janvier 2003, Jean-Paul II déclarait au corps diplomatique : « Que dire des menaces d’une guerre qui pourrait s’abattre sur les populations d’Irak, terre des prophètes, populations déjà exténuées par plus de douze années d’embargo ? La guerre n’est jamais un moyen comme un autre que l’on peut choisir d’utiliser pour régler des différends entre nations. Comme le rappellent la Charte de l’Organisation des Nations unies et le Droit international, on ne peut s’y résoudre, même s’il s’agit d’assurer le bien commun, qu’à la dernière extrémité et selon des conditions très strictes, sans négliger les conséquences pour les populations civiles durant et après les opérations »

En mars 2003, lors de l’Angélus du deuxième dimanche de Carême, il lançait encore cet appel : « Face aux terribles conséquences qu’une opération militaire internationale aurait pour les populations d’Irak et pour l’équilibre de toute la région du Moyen-Orient, déjà tant éprouvée, ainsi que pour les comportements extrémistes qui pourraient en découler, je dis à tous : il est encore temps de négocier ; la paix est encore possible ; il n’est jamais trop tard pour se comprendre et pour continuer à négocier »

Nous sommes loins des croisades dont parlent nos hommes politiques… En cette année 2003 marquée par la guerre, Jean-Paul II avait appelé à jeûner pour la paix : « Anticiper dans le temps présent une partie de la paix future. Cela suppose la purification du coeur et l’affermissement de la communion avec Dieu et les frères. C’est à cela que visent la prière et le jeûne auxquels, face aux menaces de guerre qui pèsent sur le monde, j’ai invité les fidèles. A travers la prière, nous nous plaçons entièrement entre les mains de Dieu, et ce n’est que de Lui que nous attendons la paix authentique. A travers le jeûne, nous préparons notre coeur à recevoir la paix du Seigneur, don par excellence et signe privilégié de la venue de son Royaume. La prière et le jeûne doivent donc être accompagnés par des oeuvres de justice ; la conversion doit se traduire en accueil et en solidarité »

Et de poursuivre avec cette parole prophétique que le catholique que je suis ne peut que méditer en ce temps de Carême :

N’est-ce pas plutôt ceci le jeûne que Je préfère :
défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug ;
renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ?
(Is LVIII,  6)

Jean-Paul II a bel  et bien utilisé le terme « croisade » pendant son pontificat ; mais c’était pour déclarer ceci : « Multiplie tes attentions et ton témoignage de solidarité à l’égard des malades et des personnes âgées, des pauvres et des exclus, en faisant participer chacun à une croisade de prière pour le triomphe du Christ et de son Eglise »

La « croisade » selon Jean-Paul II, c’est le jeûne que Dieu préfère… Celui dont le prophète dit également, dans une envolée qui ne manquera pas de rappeler aux musulmans le verset 177 de la deuxième sourate du Coran :

N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ?
Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras,
si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras :
devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas
(Is LVIII,  7)

par Ren’

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4 commentaires leave one →
  1. elqana permalink
    26 mars 2011 11:42

    Cher Ren
    Je vous remets donc le commentaire que j’ai écrit chez PP pour vous permettre de préciser.
    « Jean-Paul II ne demande pas pardon pour les Croisades, mais pour les péchés des fils de l’Eglise dans le passé et le présent. Il ne parle pas des Croisades, c’est le blog qui met ces intentions dans la bouche de Jean-Paul II. Des musulmans ont une lecture très partiale de cette période historique. Ils voudraient que les Européens disent qu’ils ont tous les torts et que les Croisades ont été une guerre d’agression contre l’islam.
    Les Croisades historiques ont été déclenchées suite à plusieurs séries de massacres des populations chrétiennes en Palestine, de destructions d’églises à Jérusalem, et à l’impossibilité de continuer le pélerinage vers le St Sépulcre.
    Les Turcs-seldjoucides ont la responsabilité du déclenchement de la guerre. Ensuite, il y a eu un longue guerre et des crimes ont été commis des 2 côtés. Jean-Paul II a demandé pardon pour les crimes qui ont été commis par les fils de l’Eglise, mais il ne demandait pas pardon pour la protection des chrétiens de Palestine de l’extermination. »
    Bonne et courte nuit.

    • 27 mars 2011 8:46

      Demat, bonjour, et merci d’avoir remis votre commentaire ici comme je vous l’avais demandé.

      Comme je vous le disais, je n’ai rien mis « dans la bouche de Jean-Paul II », contrairement par exemple à cet article qui déclare que « feu le pape Jean-Paul II a essayé de réconcilier Chrétiens et Musulmans en demandant ‘pardon’ pour les Croisades ». Même cet autre article qui signale tout de même que c’est le document « Mémoire et réconciliation » qui parle de croisade (sans cependant en citer les termes exacts, comme je l’ai fait ici) ne s’était pas gêné pour titrer « Sept pardons capitaux. Croisades (…) Le pape a fait acte de contrition »

      Alors, en effet, compte tenu de ce raccourci qui, seul, a été retenu par la mémoire collective, on peut se tromper sur le contenu de mon article. Je pensais -à tort visiblement- que donner à lire le document exact suffisait : il est question de la « faute liée à des phénomènes historiques uniques, comme les croisades » et non de la remise en question intégrale des croisades, phénomène historique complexe.

      Jean-Paul II a illustré cette démarche devant l’archevêque d’Athènes, lorsqu’il déclara : « On a clairement besoin d’un processus libérateur de purification de la mémoire. Pour toutes les occasions passées et présentes où les fils et les filles de l’Église catholique ont péché par action et par omission contre leurs frères et sœurs orthodoxes, puisse le Seigneur nous accorder le pardon que nous lui demandons ! Certains souvenirs sont particulièrement douloureux, et certains événements d’un lointain passé ont laissé jusqu’à ce jour de profondes blessures dans les esprits et dans les cœurs du peuple. Je pense au sac dramatique de la ville impériale de Constantinople, qui était depuis si longtemps le bastion de la Chrétienté en Orient. Il est tragique que les assaillants, qui étaient partis assurer le libre accès des chrétiens à la Terre Sainte, se soient retournés contre leurs frères dans la foi. Le fait que des chrétiens latins y participaient remplit les catholiques d’un profond regret »

      Pour ce qui est du débat historique sur les Croisades, peut-être pourrons-nous en discuter sur http://dialogueabraham.forum-pro.fr/t125-les-croisades si participer à notre forum vous intéresse ?

  2. 23 avril 2011 4:32

     » Depuis le XIIe siècle, la langue française a évolué ! Quelle est la définition que donne du mot « croisade » le Petit Larousse ? »

    À partir de cette reprise des propos du ministre, il aurait été intéressant de préciser que, justement, la langue française a si bien évoluée, qu’au XIIe siècle on n’employait pas le mot « croisade » !
    Et que ce terme, impropre au demeurant d’après par exemple Régine Pernoud, n’a été utilisé que bien plus tard.

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